Je suis venu à la moto tard. J’ai passé mon permis en avril 2018, avec le sentiment d’avoir perdu du temps, mais avec une certitude : c’était pour la vie. Les fringues kustom, vintage et rétro, elles, m’accompagnaient depuis l’adolescence. Longtemps, j’ai cru que c’étaient deux passions séparées. Elles n’ont jamais été que la même.
La première sortie : fier, et un peu terrifié
Je me souviens très bien de ma première sortie. Il y avait de la fierté, évidemment : le permis en poche, la machine sous moi, le moteur qui vibre dans tout le corps. Mais il y avait aussi une peur que je n’avais pas anticipée, celle de me retrouver seul face à moi-même sur ma bécane. Pas de passager, pas de conversation, pas de bruit de fond : juste moi, la route et mes pensées.
Cette peur-là ne m’a jamais vraiment quitté, elle a changé de nature. Aujourd’hui, c’est ce tête-à-tête qui me fait aimer rouler. Et je crois que c’est aussi ce qui m’a rapproché de la culture custom : on y trouve des gens qui ont accepté d’être seuls avec une machine, et qui en ont fait quelque chose de personnel.
L’Amérique, ou le droit de tout recommencer
Ce que j’aime dans la Kustom Kulture américaine, c’est son point de départ : le garage. Hot rods, choppers, rockabilly, lowbrow art… avant d’être un style, c’était une attitude. Tu avais une machine, peu de moyens, une idée dans la tête, alors tu coupais, tu soudais, tu repeignais. Personne ne t’avait donné la permission, et personne n’en demandait.
L’Amérique, je ne la connais qu’à travers les motos, les images et les histoires. Mais cette liberté, je la retrouve quand je roule. Mon Indian Scout Sixty et ma Road King Classic de 2010 ne sont pas des objets de vitrine. Elles vivent, elles s’usent, elles ont des défauts, et c’est précisément pour ça que je les aime. Dans une époque de plastique et de perfection clinique, une pièce qui porte les traces de son histoire, c’est presque un acte de résistance. J’en ai fait un article sur le Journal, parce que cette idée me tient à cœur : on a besoin de « vrai ».
Le Japon, ou la patience poussée à l’extrême
Puis il y a le Japon, qui m’a pris par un autre côté. Là-bas, on n’a pas copié l’Amérique : on l’a étudiée avec une obsession du détail, puis on l’a refaite en mieux, avec ses propres règles.
Mon exemple préféré, c’est le jean. Dans les années 80-90, ce sont des artisans japonais qui ont sauvé le denim selvedge américain, en réactivant de vieux métiers à tisser pour retrouver ce que l’industrie avait abandonné. J’ai raconté cette histoire sur le blog, et elle résume tout ce que j’admire : le respect du geste, de la matière, du temps long. Même chose avec le sukajan, ces vestes teddy brodées d’un dragon ou d’un tigre : derrière chaque broderie, il y a un héritage qu’on porte parfois sans le savoir.
L’amekaji, ou l’Amérique vue du Japon
Il y a un mot qui résume tout ça : amekaji. Contraction d’« American casual », il désigne cette façon qu’ont les Japonais de s’approprier la garde-robe américaine : le jean, le tee-shirt, la veste de travail, le blouson de cuir, les bottes. Ce n’est pas une copie. C’est une étude.
Ce qui me touche dans l’amekaji, c’est le regard. Un Américain porte un vieux jean parce que c’est son quotidien. Un amateur japonais, lui, se demande pourquoi ce jean est comme ça : quel fil, quelle teinture, quel métier à tisser, quelle couture. Il remonte jusqu’à la source, puis il refait, parfois avec plus de rigueur que l’original. C’est exactement l’histoire du denim selvedge que je racontais plus haut, et c’est ce qui rend cette mode si respectueuse : elle ne se contente pas de porter l’héritage américain, elle le protège.
Pour moi, l’amekaji, c’est le point de rencontre de mes deux passions. D’un côté, l’esprit du garage, la débrouille, la pièce qui vit et qui s’use. De l’autre, l’exigence japonaise, le souci du détail, la patience. Quand j’enfile un blouson de cuir ou une veste de travail avant de prendre la route sur ma Road King ou ma Scout, j’ai l’impression de boucler la boucle : une culture américaine, relue par le Japon, portée par un Français sur une moto américaine. Ça peut sembler un grand détour, mais pour moi c’est parfaitement cohérent.
Je dois pourtant être honnête : je ne suis encore allé ni aux États-Unis, ni au Japon. Tout ce que je raconte ici, je l’ai découvert à distance, à travers les motos, les vêtements, les livres, les images et les rencontres comme celle avec Hiro. Je n’ai pas encore senti l’odeur d’un vrai garage américain, ni poussé la porte d’un atelier de denim japonais. Mais le rêve est bien là, intact : un jour, aller voir de mes propres yeux d’où vient tout ce que j’aime.
Et c’est sans doute pour ça que l’amekaji m’a donné l’idée de Motor Wheels Clothing. Je n’avais pas envie de faire de « l’américain » de plus, ni du « japonais » de façade, mais de rester fidèle à ce principe : choisir une coupe, une matière, un modèle, et le faire bien, sans prétendre être autre chose que ce que je suis.
Hiro Takahashi, et mon cœur de gamin
Et puis il y a les gens. Au Normandy Beach Race 2025, j’ai rencontré Hiro Takahashi, le fondateur de TT&CO, la marque japonaise célèbre pour ses casques moto vintage inspirés des années 60-70.
J’étais comme un gamin devant un magasin de jouets. Tout excité, et en même temps tout timide à l’idée d’aller parler au fondateur. Je connaissais son univers, je l’admirais depuis longtemps, et soudain il était là, à quelques pas, dans le bruit des moteurs et l’ambiance vintage de la plage. J’ai hésité, puis j’y suis allé.
Ce moment m’a rappelé pourquoi j’aime tant cette culture : derrière les marques, il y a des passionnés, accessibles, qui partagent les mêmes émotions que nous. Et quand un fondateur japonais que tu admires prend le temps d’échanger avec toi, tu comprends que le respect du travail bien fait n’est pas qu’une question de technique : c’est aussi une manière d’être avec les autres.
Ce que ça m’a donné envie de faire
Un jour, j’ai constaté qu’il manquait quelque chose dans les vestiaires européens : cette alliance entre l’âme de la Kustom Kulture américaine et l’exigence du vintage japonais. Alors j’ai fait ce que font les gens du garage : je l’ai construit moi-même.
Motor Wheels Clothing, c’est moi, seul, dans un coin de maison en Gironde, entre deux mers. Je cherche, je teste et je compare des pièces vierges jusqu’à trouver la bonne coupe et la bonne matière. Je dessine les visuels, je les presse, je couds les étiquettes à la main. Pour le cuir et le denim, je dessine chaque modèle moi-même, puis je confie la confection à des ateliers partenaires qui maîtrisent ces matières mieux que moi. C’est ma façon de rendre hommage au DIY américain et à la rigueur japonaise, sans prétendre être ce que je ne suis pas.
Pourquoi je ne m’en lasse pas
Au fond, voilà ce que ces deux cultures ont en commun, et pourquoi je les aime : elles refusent le jetable. L’une par audace, l’autre par exigence, mais toutes les deux par respect pour ce qui est fait avec les mains. Un vêtement qui se patine, une moto qu’on retape, une veste qu’on garde dix ans : ça raconte quelque chose de celui qui la porte.
La première fois que je suis parti seul sur ma moto, j’avais peur. Face à Hiro Takahashi, j’étais timide. Pourtant, c’est précisément dans ces moments-là que j’ai senti que j’étais à ma place. On ne triche pas avec la passion : c’est elle qui m’a fait avancer malgré la peur du premier trajet et la timidité devant Hiro, et c’est elle que je mets aujourd’hui dans chaque pièce Motor Wheels Clothing.
Je ne suis encore allé ni en Amérique ni au Japon, mais ces deux pays m’habitent déjà. Un jour, j’irai les voir pour de vrai. En attendant, je continue de rouler, de dessiner et de rêver.
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